samedi 19 janvier 2008

Il cuisine, il découvre, il aménage, il se branche sur internet, il re-cuisine… Mais qu’est ce que tu fais au juste mon ami Fabrice, au Sénégal?

L’heure est venue d’apporter quelques éclaircissements sur mon travail ici, tout en vous partageant mes impressions.
Avant toute chose, celles et ceux qui ont travaillé à l’étranger le savent. Notre perception de la réalité qui nous entoure est très changeante et évolue parfois trés rapidement. Je vous livre donc une perception actuelle de cette réalité. Je pourrai relire ce texte dans trois mois et ne plus y adhérer. Et celles et ceux qui n’ont pas travaillé à l’étrangers peuvent également très bien le comprendre. Lorsque l’on change de travail, on arrive dans un nouvel environnement. La fille au bout du couloir ne vous a pas salué le premier jour. Elle, elle est classée dans les pas sympathiques. Celui qui a son bureau derrière le votre est venu vous saluer dés le premier jour. Il vous a montré les photos de sa famille, il vous propose d’aller boire un verre cette semaine et il vous partage les tensions qu’il vit avec son superviseur. Il est certainement sympathique mais un peu envahissant. Votre superviseur n’était pas là le jour de votre arrivée au travail. Il ne vous accorde pas tout le respect qui devrait témoigner pour quelqu’un qui prend la décision de changer de travail pour se joindre à son équipe.
Quelques semaines plus tard, vous apprendrez que la première fille venait de laisser son copain le matin même. Vous apprendrez que le gars derrière vous est le représentant du comité social de l’entreprise. Vous apprendrez que votre superviseur était en train d'organiser le petit déjeuner de votre accueil pour le lendemain de votre arrivée.
Il convient donc de suspendre ses jugements sur les premières impressions afin de ne condamner personne. Si vous ne le faites pas, c’est vous que vous condamnez. Vous risquez de rester sur une fausse image de la réalité et de vous enfermer dans votre monde. Alors, je tente d’utiliser autant d’énergie à comprendre les irrégularités, les arrangements confidentiels, les mécanismes de centralisation des pouvoirs et de l’information, qu’à apprécier le dynamisme, la générosité, l’énergie, le travail et le désir de bien faire des personnes avec lesquelles je travaille. Rappelons nous « Soit bon car chaque personne que tu croises, livre un dur combat ».
Pour revenir à mon travail, je suis dans la période de compréhension des responsabilités et des outils de fonctionnement d’une fédération de 9000 producteurs de riz. La fédération rassemble 8 unions de producteurs. Chaque union rassemble des Groupes d’Intérêts Économiques (GIE) et des Sections Villageoises (SV). Il s’agit d’entités juridiques qui regroupent plusieurs villages œuvrant dans les mêmes casiers. On appelle casier les espaces aménagés en système d’irrigation. La vallée du fleuve Sénégal est riche de part sa proximité avec le fleuve et le potentiel de production est très important. La production actuelle de la fédération représente à peine 20% du potentiel. Les Unions ont notamment le mandat de percevoir des redevances hydrauliques au prés des producteurs afin d’entretenir les systèmes d’irrigations. On retrouve dans les rizières des stations de pompages, des vannes servant à contrôler les flux d’eau en fonction des besoins de la plante. Les unions ont également le mandat de superviser et appuyer les GIE et SV lors de la vente d’une partie de leur riz. Avant la campagne de production, les producteurs ont besoin de prêts bancaires pour l’achat des semences et des engrais notamment. Au moment de la récolte c’est plus la moitié de leur production qui sert aux remboursements bancaires. Une autre partie servira à payer les frais de transport de leur riz entre le champ et le lieu de décorticage. Ils doivent également payer des manœuvres pour couper le riz, le battre s’ils n’ont pas une famille suffisamment grande pour achever la tâche dans les temps. Cette question de temps est très importante. Si vous êtes en retard, c’est votre champ que les oiseaux granivores visiteront. Une autre partie de la production servira à l’autoconsommation pour l’année qui arrive et une autre portion sera vendue localement pour l’achat des vêtements de la famille et des autres besoins familiaux. Il faut noter qu’en moyenne un producteur possède le droit d’exploitation d’environ un hectare seulement. Si on calcule rapidement qu’une bonne production génère 5 tonnes pour un hectare, que plus de la moitié de cette production servira aux diverses charges, que l’activité première annuelle d’un producteur est la production du riz, on comprend un peu mieux la situation de précarité dans laquelle peuvent se trouver un bon nombre d’entres eux. Le sac de riz non décortiqué (appelé riz paddy) de 85 kilos est vendu environ 21 dollars, soit 14 euros. Pas vraiment de marge de manœuvre si un membre de la famille tombe malade, pas vraiment de possibilité de réinvestir dans du matériel plus productif, pas vraiment de temps à consacrer à la revendication de leurs droits. Ils n’ont pas beaucoup plus de temps pour mener des activités de commercialisation très professionnelles qui pourraient mettre en valeur leur dur travail et obtenir une meilleure rémunération de ce travail. En ce regroupant, ces producteurs font le pari de mettre en commun leur force. C’est au sein de cette structure de rassemblement et dans ce contexte que je dois travailler avec eux, pour valoriser leur travail, qu’il soit plus rémunérateur et que ce regroupement dans lequel ils sont inscrits rencontre les espoirs qu’ils y mettent dans l’amélioration de leur condition de vie. Je dois donc bien comprendre et analyser les interactions entre les producteurs et ceux qui les représentent, les producteurs et les institutions financières (mes amis de toujours), les producteurs et les fournisseurs de semences, de sac, d'engrais, ... les producteurs et les acheteurs de riz à la récolte et aprés, les producteurs et les transformateurs. Nous reparlerons plus tard des moyens qui seront mis en oeuvre et auxquels j'apporterai ma contribution.
Alors non, je ne fais pas que cuisiner. Mais cela dit, si vous passiez dans le coin aujourd’hui vous seriez invités à vous joindre à moi pour déguster un plat que je suis en préparer avec des maquereaux frais.