La crise alimentaire.
« Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. » Léo Ferré.
Comment en est-on arrivé là? En quoi consiste-t-elle exactement? Est-elle réelle, inventée, produite, stratégique…?
Des personnes compétentes tentent d’alerter la communauté mondiale depuis 1936, depuis 1983, depuis 2006, mais sans résultats tangibles. La prise de conscience doit se généraliser. La crise doit être comprise comme une étape prévisible et logique d’un système qui créait également des crises financières mondiales et maintient dans la situation de grande précarité un nombre grandissant de personnes pour se maintenir lui-même.
Nous sommes de plus un plus citoyen du monde et à ce titre nous avons maintenant des droits (très limités) et des devoirs. Se renseigner sur ce sujet fait parti de ces devoirs. Après, la nature ayant horreur du vide, si nous ne prenons pas individuellement l’espace politique qui est celui normalement occupé par un citoyen du monde, d’autres, déjà bien organisés, le prennent et se l’approprient.
Ma contribution aujourd’hui sera d’avancer quelques facteurs explicatifs.
La croissance démographique mondiale est réelle. Entre 2007 et 2025 la population mondiale augmentera de 20%. Si on met ce chiffre en parallèle avec la diminution constante des superficies de terres arables, on peut facilement en conclure qu’à rendement constant, la quantité de céréales par habitants ne cessera de diminuer, si de nouvelles mesures ne sont pas prises. La population urbaine est plus importante que la population rurale depuis 2007 à l’échelle de la planète. L’extension des villes a réduit des surfaces fertiles traditionnellement réservées à l’agriculture. Le phénomène de désertification et l’augmentation du niveau de la mer accentueront encore plus cette diminution des terres arables. Avec le phénomène d’urbanisation, on remarque que dans des pays à croissance économique forte, comme la Chine (taux de croissance économique à 2 chiffres depuis au moins 25 ans), les habitudes alimentaires changent. Dans ces pays le revenu des personnes qui quittent la campagne pour la ville, augmente s’ils trouvent un emploi. Les néo-urbains consomment plus de viande et de produits laitiers. A noter qu’il faut entre 10 à 15 kilos de céréales pour produire 1 kilo de bœuf, 3 kilos de céréales pour 1 kilo de poulet, cela explique la pression interne que vivent certains grands états producteurs céréaliers. A ce titre, la Chine est depuis peu importatrice de céréales. Les marchés mondiaux de céréales sont résiduels. Si on prend l’exemple du riz, ceux sont 30 millions de tonnes qui sont mis sur le marché international par année soit moins de 7% de la production mondiale. Ainsi, dés que des évènements viennent réduire la production d’un grand pays producteur l’offre en est réduite sur le marché international. Les pays qui sont en situation de déficit vivrier important, qui dépendent donc du marché international sont dans une situation de dépendance très forte. Une épée de Damoclès repose récolte après récolte au dessus de leurs têtes et au dessus, et c’est bien plus grave encore, de leurs populations.
Comprenons qu’une accumulation de facteurs conjoncturels et structurels ont provoqué cette situation.
Comprenons que l’augmentation du prix du pétrole, passant de 55 dollars US le baril à 119 dollars US au cours de la dernière année et demi, explique une partie de l’augmentation des prix des denrées de base. Pour des populations utilisant plus de 70% de leurs revenus pour l’alimentation (pour comparaison, on parle de 17% d revenu alloué pour l’alimentaire au Canada), l'augmentation des prix des produits alimentaires est dramatique. On ne peut pas évoquer l’évolution du marché du pétrole sans parler du marché financier mondial. Il semblerait que le marché céréalier intéresse « ces vautours impitoyables » de la finance mondiale (pour utiliser une expression de l’une de ces personnes s’afférant depuis de nombreuses années pour prévenir cette situation). Il semble que le marché céréalier est un marché refuge par rapport aux fluctuations moins prévisibles et extrêmement spéculatives du marché du pétrole. Aujourd'hui, qu'est ce qui empêche de faire un paquet de fric sur le marché international de l’alimentation? Pas grand chose. Il faut noter à ce titre que les prix d’une partie non négligeable des céréales mondiales sont négociés à la bourse de Chicago aux États-Unis. Avec la libéralisation des marchés agricoles les producteurs non pratiquement aucune influence sur les prix de leurs propres productions.
Notons que les changements climatiques et leurs conséquences expliquent une partie du phénomène. Lorsque l’Australie, l’un des cinq grands producteurs céréaliers au monde vit deux sécheresses majeures de suite, cela a nécessairement un impact sur le niveau des réserves mondiales de céréales qui est au plus bas depuis les vingt dernières années. Bien sûr les effets des changements climatiques sont bien plus étendus.
Ajouter un autre phénomène très intéressant, celui des biocarburants. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2007, c’est 5% des céréales produites qui ont rejoint les réservoirs de nos voitures plutôt que les estomacs des individus. On parle de 134 millions de tonnes de céréales qui furent transformées en biocarburant, majoritairement du maïs aux États-Unis (80 millions rien qu’aux États-Unis). Le Brésil a également produit 400 millions de tonnes de cannes à sucre pour la production de biodiesel. Les européens transforment majoritairement à partir du colza. C’est autant de produits agricoles qui n’ont pas rejoint le marché alimentaire. Les projections pour les 5 prochaines années sont alarmantes puisque des investissements dans le sens du développement de cette industrie sont mentionnés sur tous les continents sans exception.
Dans ce contexte des pays producteurs céréaliers ont fermé leur porte ou augmenté les restrictions à l’exportation pour satisfaire leur demande nationale en priorité et s’assurer une sécurité alimentaire.
Il faut noter que les projets soutenus par la Banque Mondiale dans les pays en développement dans les 15 dernières années ont largement délaissé le secteur agricole. Tout en finançant et recommandant fortement la libéralisation des filières agricoles alors encadrées par les états et cela d’une face peu accompagnée et non progressive, la Banque Mondiale a fragilisé l’accès à des ressources alimentaires de population déjà dans des situations précaires. Ils font un nième mea culpa en ce moment et promettent d’appuyer le développement des filières agricoles.
Une chose est certaine, les pays en situation de crise n’en sont malheureusement qu’au début et cela pourrait avoir un effet boule de neige, c'est-à-dire s’étendre à d’autres pays et également s’étaler sur plusieurs années. Leurs marges de manœuvre sont très limitées pour ne pas dire inexistante. Après il faut savoir qu’un certain nombre de pays ne souhaitent pas s’identifier comme étant en crise. La situation qu’on nous présente n’est pas encore celle qui existe réellement.
Notons simplement que la Programme Alimentaire Mondiale (PAM) des nations unis demande une aide internationale de 2 milliards de dollars US pour assurer un minimum calorique aux populations victimes de la crise alimentaire mondiale. Notons que la guerre en Irak a déjà couté plus 500 milliards de dollars US et que la crise financière des subprimes aux États-Unis vient de couter 1000 milliards de dollars US au niveau international. L’aide d’urgence alimentaire n’est qu’une réponse ponctuelle limitée et n’est évidemment pas une solution pour la résolution de la situation de crise de façon durable.
Notons qu’on sait depuis 1983 que la planète est en mesure de nourrir 10 milliards d’individus sans que cela ne compromette la durabilité des ressources. L’utilisation des OGM n’étaient pas énoncée dans la liste des orientations à promouvoir.
Les solutions et les risques sont donc connues! Et depuis un certain temps!
Je vous joins quelques liens pour des recherches plus approfondies. Et selon moi, toujours se poser la question : À qui profite le crime alimentaire?
Hypothèse très personnelle. La prochaine grande récolte de riz ne proviendra pas de l’Asie qui produit 90% du riz au monde et qui sera en décembre-janvier prochain. En cette année de jeu olympique chinois, c’est aux États-Unis qu’aura lieu la prochaine grande récolte, en septembre-octobre avec un excédant commercial de 3 à 4 millions de tonnes de riz…
Parallèlement le gouvernement étatsunien vient d’annoncer une augmentation de l’aide alimentaire de son pays. Disons que les producteurs céréaliers de ce pays n’ont pas de crainte à avoir cette année en ce qui concerne l’écoulement de leurs productions. Disons que le pays a de quoi négocier cette année sur le marché des influences politiques internationales. Mais bien sûr, je dois me tromper.
Le site de la FAO : http://www.fao.org/index_fr.htm
Le rapport conjoint de l’OCDE et de la FAO sur les perspectives agricoles pour les prochaines années : http://www.oecd.org/dataoecd/7/44/38896704.pdf
L’institut international de recherche sur le riz : http://www.irri.org/
Le CADTM : http://www.cadtm.org/spip.php?article3269
Oxfam international: http://www.oxfam.org/fr/
Article de Jean Ziegler (Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation) sur les biocarburants, Le Monde, 14 avril 2008 : http://www.lemonde.fr/sciences-et-environnement/article/2008/04/14/les-biocarburants-accuses-d-exacerber-la-crise-alimentaire_1034251_3244.html
Le même Ziegler dans le Monde Diplomatique, mars 2008 : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/03/ZIEGLER/15658
Serge Halimi, le Monde Diplomatique, mars 2008 : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/05/HALIMI/15859
Fonds monétaires internationales : http://www.imf.org/external/french/index.htm